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avril 24, 2020

Bittr, un éloge funèbre

La nouvelle est tombée dans ma boîte mail aujourd’hui à 15h35. Au même moment, elle était publiée sur Twitter. Bittr est mort, assassiné par le régulateur. C’est donc sous la tristesse et la colère que j’écris ce billet.

Tres de Mayo - Francisco de Goya - 1814

Le défunt : Bittr

Avant d’analyser la situation et de laisser libre cours à mon opinion sur les faits, une petite remise en contexte s’impose. Bittr est (était) un service, basé au Pays-Bas, et qui permet d’épargner de manière régulière et automatique en bitcoin. Pour ce faire, il suffisait de suivre à l’inscription une procédure en 4 étapes, au KYC minimaliste (seul le numéro de téléphone et l’email étaient requis), de lier un compte bancaire et une adresse (ou une clé publique étendue xpub) Bitcoin. Ensuite, à chaque virement depuis le compte bancaire utilisé à l’inscription sur le compte de Bittr, ce-dernier s’occupait pour vous de convertir les euros en satoshis et vous les envoyait directement sur votre wallet.

Il suffisait donc ensuite de mettre en place un virement récurrent auprès de votre banque, et le tour était joué. Bittr permettait donc de faire facilement du dollar cost averaging de manière automatique, et sans KYC intrusif. Top notch.

L’assassin : le régulateur

Depuis le premier texte adopté dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent en 1996, l’Union européenne n’a eu de cesse de proposer de nouvelles lois et directives, encadrant notamment l’activité des prestataires financiers. Le but n’est pas ici de discuter des bienfaits et des méfaits de la régulation du monde financier. Je laisse en la matière à chacun le soin de forger sa propre opinion, et me garderait bien d’exposer la mienne. Non, le but est ici de pointer du doigt la dérive.

En effet, sous couvert de lutte contre le financement du terrorisme, l’Union européenne a décidé de s’attaquer au monde des crypto-monnaies au travers de sa dernière directive en la matière, connue sous le nom d’AML5 (pour anti money laundering 5, s’agisssant de la cinquième directive sur le sujet du blanchiment). Et de réguler intensément ce secteur, demandant aux prestataires de service de se livrer à des collectes d’informations personnelles importantes, dans le cadre de KYC de niveau bancaire. Les Pays-Bas ont décidé d’aller plus loin encore, en ajoutant à la directive européenne un ensemble de lois supplémentaires, qui ont conduit à la décision de la fermeture de Bittr.

Le problème est double : d’une part, mener des procédures de KYC aussi poussées va souvent à l’encontre des convictions des personnes qui s’échinent à fournir un service de qualité pour permettre à tout un chacun d’opt out du système monétaire et financier traditionnel sans devoir dévoiler l’intégralité de son pedigree. C’est notamment ce qui avait poussé les équipes de BottlePay à mettre un terme à leur activité, plutôt que de compromettre leurs idéaux.

D’autre part, de telles lois mettent sur de petites start-ups une pression légale et administrative comparable à celle à laquelle sont soumises les banques. Je me garderai bien de porter un jugement sur la volonté sous-jacente du législateur néerlandais en la matière mais, quoi qu’il soit, cela revient littéralement à tuer dans l’œuf ces entreprises, en les forçant dès leur plus jeune âge à prendre des mesures qu’elles ne pourraient assumer financièrement qu’une fois parvenues à maturité. Ne laissant alors qu’aux seuls acteurs déjà assez gros pour pouvoir se conformer aux réglementations le loisir de s’emparer de ce marché laissé à l’abandon (des acteurs qui se trouvent souvent être, ô surprise, ceux de la banque et de la finance traditionnelles).

La dérive ici à l’œuvre et mise en lumière par Ruben Waterman, le fondateur de Bittr, dans son annonce, est aussi insidieuse pour l’utilisateur final. En prétendant lutter contre le financement du terrorisme qui, on le sait, a massivement lieu en bitcoins (non) et pas du tout en dollars (si), le régulateur ne fait rien d’autre finalement que de porter à votre endroit une présomption de culpabilité. Vous, qui échangez vos euros contre du bitcoin, êtes par défaut coupable. Il vous faut démontrer votre innocence : inversion de la charge de la preuve. On ne s’étonnera pas que la banque centrale néerlandaise (DNB) soit à la manœuvre ici, comme le souligne Waterman, alors même qu’elle met la pression pour le développement d’une crypto-monnaie de banque centrale (sic) européenne.

La fameuse piggy bank, dessinée pour Bittr par Bitko Yinowsky

Envoi

Ce soir, je suis triste et en colère. Triste à l’idée que je ne reverrais plus ce petit cochon guilleret m’annonçant que de nouveaux satoshis tout frais ont rejoint ma “piggy bank”. En colère, car même si j’ai écrit la semaine dernière que Bitcoin, l’idée, est à l’épreuve des balles, ses défenseurs ne le sont pas, et les banksters l’ont bien compris.

A Ruben Waterman, merci. Merci mille fois. Puisse votre aventure, en tant que bitcoiner et en tant qu’entrepreneur, se poursuivre sous les meilleures auspices.

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